ONDAROBOTICS
Deux vieillesses
Le vieillissement est l’une des plus grandes révolutions silencieuses de notre époque. Pourtant, nous continuons souvent à en parler comme s’il n’existait qu’une seule vieillesse.
Pendant longtemps, le vieillissement n’occupait pas une place importante dans les préoccupations des populations. Et puisqu’il n’y avait pas de véritable prise de conscience, il n’y avait pas non plus de politiques dédiées : les États et les gouvernements ne développaient pas de dispositifs spécifiques pour accompagner les personnes âgées, tout simplement parce que cette question n’était pas encore perçue comme un enjeu majeur.
Puis la démographie a changé la donne.
Avec l’allongement progressif de l’espérance de vie, les besoins liés au grand âge se sont imposés avec une évidence croissante. Mais une distinction essentielle est également apparue : il existe deux vieillesses, profondément différentes l’une de l’autre.
La première est celle que décrit Pascal Bruckner dans Une brève éternité. Philosophie de la longévité.
Comme le résume parfaitement la présentation de son ouvrage, nous avons gagné près de trente années d’espérance de vie par rapport au siècle dernier. Un temps supplémentaire qui bouleverse notre rapport au travail, à la famille, à l’amour, à la maladie, mais aussi au sens même de notre existence.
À partir d’un certain âge, l’être humain entre dans une période inédite, située entre la maturité et la vieillesse. Les possibilités se réduisent parfois, mais il reste de la place pour la découverte, les passions, les rencontres et les projets.
La véritable question devient alors : vivre plus longtemps… ou vivre plus intensément ?
C’est probablement la plus grande victoire de la médecine moderne : ne pas seulement ajouter des années à la vie, mais ajouter de la vie aux années.
Aujourd’hui, grâce aux progrès de la médecine, il n’est plus irréaliste d’avoir quatre-vingts ans et de continuer à voyager, pratiquer un sport, cultiver des passions, apprendre, aimer ou simplement rêver.
Puis vient la seconde vieillesse : celle de la perte d’autonomie.
Là encore, il faut nuancer. La dépendance n’est pas une réalité uniforme. Elle peut être légère, modérée ou sévère. En France, elle est notamment évaluée à l’aide de la grille GIR ; en Toscane, par un système de classification fondé sur les niveaux d’isogravité. Les situations les plus sévères concernent les personnes ayant perdu leur autonomie physique, cognitive ou les deux.
Les chiffres permettent de mieux comprendre cette réalité :
• environ 3 personnes sur 100 parmi les plus de 65 ans présentent une dépendance sévère ;
• environ 6 personnes sur 100 vivent une perte d’autonomie modérée.
En revanche, chez les plus de 85 ans, la situation évolue fortement : la dépendance sévère concerne déjà 12 à 13 % de cette population.
Mais le chiffre qui devrait peut-être le plus nous interpeller est un autre.
Environ 35 à 40 % des personnes âgées vivent seules. Il s’agit majoritairement de femmes, souvent au début de la perte d’autonomie, dans cette zone grise où l’on n’est pas encore réellement dépendant, mais où l’on ne l’est déjà plus tout à fait.
C’est précisément pour cette population que sont nées en France les résidences seniors : non pas des structures médicalisées, mais des lieux de vie conçus pour préserver l’autonomie le plus longtemps possible, tout en offrant sécurité, services et vie sociale, sans renoncer à l’indépendance.
C’est là que ces deux vieillesses se rencontrent.
D’un côté, les aspirations décrites par Pascal Bruckner : profiter pleinement de ces années supplémentaires, voyager, découvrir, aimer, continuer à construire sa vie.
De l’autre, la solitude et les premières fragilités.
Ces aspirations individuelles ne feront que grandir avec les générations qui arrivent. Les futurs seniors auront des attentes toujours plus personnalisées, de moins en moins compatibles avec des modèles standardisés.
La vraie question n’est peut-être plus de savoir comment prendre en charge les personnes âgées. Elle est de savoir comment accompagner des millions de citoyens qui vivront vingt ou trente années de plus que leurs parents, avec des attentes, des projets et des besoins profondément différents.
La longévité n’est pas seulement une victoire de la médecine. C’est une révolution culturelle. Et toute révolution nous oblige à repenser notre manière d’organiser la société… et d’accompagner le vieillissement.
Et vous, qu’en pensez-vous ?
